"Vie active : quelle idée farfelue !"

Publié le 28 Février 2014

"Vie active : quelle idée farfelue !"

… s'exclame un ami, avec lequel nous commentions nos années de travail acharné. En découvrant les joies de la contemplation, et la sagesse aidant (vieillir comporte bien des avantages !), nous évoquions la souffrance et la folie… d'avoir voulu réussir à tout prix. Mais que veut dire réussir ? Si nous avions accompli le même travail dans la sérénité, nous en aurions beaucoup mieux profité !

Vous savez déjà que je ne crois pas au hasard. En effet, le lendemain de cette conversation, j'ouvre Google et je trouve leur doodle en hommage à Gaston Lagaffe.

J'ai éclaté de rire et je pense que cette célébration a mis en joie beaucoup de monde. (Pourquoi les 57 ans de Gaston Lagaffe ? Ah oui, c'est un 28 février ! Bon, admettons. Le principe de "non anniversaire" marche aussi bien.)

Par "vie active" on entend "vie professionnelle". N'est ce pas un peu réducteur ?

L'étymologie du verbe "travailler" fait froid dans le dos. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore en voici l'explication par Alain Rey ("Dictionnaire historique de la langue française") :

"Verbe issu (1080) d'un latin populaire tripaliare, littéralement "tourmenter, torturer" avec le "trepalium", du bas latin trepalium, nom d'un instrument de torture.

P. Guiraud, (nous dit ensuite Alain Rey) invoque un croisement entre trepalium, qui désignait aussi un appareil à ferrer les bœufs, et le roman trabiculare de trabicula "petite poutre", diminutif de trabs "poutre"; trabicula a pu désigner le chevalet de la question et trabiculare signifier "torturer" et "travailler " c'est à dire supporter une charge comme le chevalet…"

Réjouissant, n'est-ce pas ?

Cette vision de la vie me hérisse au plus haut point.

Ainsi avons-nous choisi avec mes élèves en design, d'utiliser le mot œuvrer plutôt que travailler. Pas mal pour des créateurs, qui "bossent" comme des fous ! Un peu lourd à utiliser dans certaines phrases malgré tout !

Mais l'idée étant adoptée, on accouche dans la joie, et non dans la douleur.

Cette attitude peut parfaitement s'appliquer à toute chose et nous serions bienvenus d'inventer un monde respectueux du temps et l'effort non plus comme une punition mais comme un moyen de réaliser des rêves.

De nombreux textes ont été conçus dans cette idée. Je vous en cite deux, très édifiants :

"Le droit à la paresse", de Paul Lafargue (1842-1911), à ne pas confondre avec "L'éloge de la paresse" d'Eugène Marsan, plus fantaisiste.

"L'éloge de l'oisiveté", du très grand Bertrand Russell (1872-1970), philosophe, mathématicien, logicien, épistémologue, homme politique, très engagé contre tous les extrémismes.

Avez-vous lu "Oblomov", de Ivan Gontcharov? Ce riche oisif, propriétaire terrien, fait le désespoir de ses proches, en choisissant de "s'incruster dans son divan" ad vitam eternam. Quel gâchis, disent-ils !

Vraiment ? On parle de l'oblomovisme comme une forme de dépression…

Un personnage qui, lui, ne semble pas du tout dépressif, c'est Alexandre le bienheureux, dans le film d'Yves Robert (interprété par Philippe Noiret).

Enfin, je vais vous parler d'un monsieur un peu fantaisiste mais honorablement cité au dictionnaire comme un ingénieur renommé : Frank Bunker Gilbreth.

Frank Bunker Gilbreth a passé sa vie à concevoir des instruments ou des procédés pour améliorer le rendement par l'économie de mouvements. À ne pas confondre avec le Taylorisme, dont il s'écarte rapidement.

En lisant le paragraphe suivant, vous comprendrez pourquoi.

Ces lignes sont extraites du délicieux ouvrage écrit par deux de ses douze enfants, Frank Bunker et Ernestine Gilbreth (vous aurez reconnu "Treize à la douzaine" !) :

"Les "therbligs" étaient une invention de Papa et de Maman (Lillian Moller Gilbreth, psychologue et ingénieure reconnue, à une époque où les femmes diplômées n'étaient pas spécialement bien vues. Dotée de douze enfants, c'était un comble !). Chaque individu, disaient-ils, en possède dix-sept, et les "therbligs" peuvent être utilisés de telle sorte qu'ils rendent la vie difficile ou facile pour leur possesseur.

Un homme paresseux, prétendait Papa, fait le meilleur usage de ses "therbligs" parce qu'il est trop indolent pour faire des mouvements inutiles. Chaque fois qu'il commençait d'étudier un programme d'économie du mouvement pour une usine, il débutait toujours en déclarant qu'il voulait photographier les gestes de l'ouvrier le plus paresseux.

— L'espèce d'ouvrier que je cherche, disait-il, est celui qui est si flemmard, qu'il ne se gratte même pas lui-même. Il doit bien y en avoir un quelque part. Chaque usine a le sien."

Si vous demandez à quelqu'un de vous citer les inconvénients de la paresse, il vous débitera rapidement un tas d'exemples. C'est de bon sens.

Si vous lui demandez ensuite quels en sont les avantages, passé le premier ahurissement, votre interlocuteur vous vantera le bienfaits du calme, de la disponibilité, du sens de l'observation, du temps de réflexion, de la contemplation.

Contemplation…

Un grand merci à mon ami Jean-Michel Cornu de Lenclos, qui m'a inspiré cet article.

Rédigé par Ferry Véronik

Publié dans #Développement personnel

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Renaud 03/03/2014 07:06

Merci à vous deux alors de prendre le temps de la réflexion sur des éléments et des mots que l'on finit par utiliser sans en connaitre la portée.